Le séminaire

Gouverner le Vivant. Savoirs, ressources biologiques et capitalisme cognitif

Les biotechnologies et la génomique ont-elles transformé les organismes vivants en une matière première (vivante) uniformisée par la manipulabilité du support moléculaire de l’hérédité et exploitable par les technologies minières du screening à haut débit ? La conservation de la biodiversité serait-elle en somme bien plus l’horizon économique de la nouvelle économie du gène qu’une cause environnementale ? Les brevets (et autres formes d’appropriation du vivant) seraient-ils les outils d’une accumulation primitive de capital bien plus que ceux d’une mise en valeur conservatrice de la biodiversité par les mécanismes du marché ? Le singulier « la » biodiversité n’en dirait-il finalement pas plus que l’infini pluriel qu’il est censé contenir ? L’organisation d’un régime mondialisé d’accès aux ressources génétiques et de partage des avantages viserait-elle d’abord à gouverner « le vivant » en effaçant les souverainetés nationales (bien plus qu’en les assurant) ? L’intérêt pour les connaissances naturalistes des populations locales ne serait-il que l’expression d’un nouvel esprit du capitalisme basé sur la détention d’un capital cognitif (plus que matériel), inventant de nouvelles formes d’organisation du travail moins hiérarchisées, mobilisant les individus, les imaginations et les connaissances de toutes formes. L’entrée des savoirs traditionnels dans les cadres de la propriété intellectuelle ferait-elle des pays en développement des cibles privilégiées de cette nouvelle économie du gène, notamment pour disséminer des organismes génétiquement modifiés ?

L’objectif du séminaire est de s’interroger sur l’émergence d’une gouvernance internationale d’un vivant unifié en lien avec l’économie de la connaissance et le tournant cognitif du capitalisme. Il s’agira donc de prendre très au sérieux les questions ci-contre car, même si elles sont chargées des peurs et des fantasmes suscités par la re-programmation du vivant, elles placent les enjeux d’appropriation et de circulation des savoirs et des ressources sur le vivant au centre de la gouvernance contemporaine de la biodiversité. Mais il s’agira aussi, en privilégiant l’histoire, le droit, l’économie et l’anthropologie du vivant, d’observer comment la diversité du vivant ne se laisse pas si facilement enfermer dans les cadres d’une gouvernance la réduisant à un bien marchand, comment les normes de la propriété intellectuelle, notamment, sont débordées de toute part, comment la multiplicité des cadres juridiques applicables répond pour partie à cette diversité, comment les régulations et les arrangements institutionnels locaux s’imposent à la gouvernance mondiale, comment le concept de biodiversité ne constitue plus le vivant en ressources mais en services, en flux, en « complexes d’adaptabilité durable », et crée dans la production des savoirs de nouvelles chaînes de connaissance et systèmes d’apprentissage, etc. Comment, en quelque sorte, « les vivants » ne se laissent pas si facilement gouverner.